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Bouaké, fief des ex-rebelles des Forces nouvelles, n’est plus la ville symbole de la paix. Elle se conjugue désormais au crépitement des balles et au rythme des mutineries. Depuis la fin de la crise postélectorale, Bouaké écrit son histoire en lettre de sang avec des mutineries à répétition et ses morts. Retour sur les mouvements d’humeur des hommes en tenue que le pays a connues depuis 2014 et qui ont troublé la quiétude des populations de la région du Gbêkê.

 

Novembre 2014, début des incertitudes

 

C’est le mardi 18 novembre 2014 que les hommes en armes ont été piqués par la mouche des mutineries. Ce jour-là, les militaires de plusieurs casernes en Côte d'Ivoire manifestent contre des impayés de soldes qui remontent, pour certains, à plusieurs années. Ils réclament le paiement de leurs arriérés de leur solde. Parti de Bouaké, le mouvement s'étend très rapidement dans la plupart des grandes villes du pays, à Abidjan, la capitale économique, Ferkéssédougou et Korhogo, deux villes du Nord, ainsi que Bondoukou et Abengourou, dans l'est. Les militaires mécontents investissent même durant une demi-heure, les locaux de la Radio-Télévision ivoirienne à Bouaké. Ils ont enregistré un message pour disent-ils expliquer leurs revendications aux autorités hiérarchiques. Dans leur colère, des barrières sont érigées sur les rues des principales des villes abritant des casernes, des véhicules de particuliers sont arrachés. Les négociations menées par les ministres Paul Koffi Koffi et Hamed Bakayoko connaissent un franc succès. Mais

déterminés, les militaires réaffirment leur volonté de manifester dans le calme. Le mot d'ordre : rester vigilant face aux engagements pris par les ministres de la Défense et de l'Intérieur, qui se sont engagés à verser les arriérés de solde entre novembre 2014 et décembre 2014, mais aussi veiller à ce que la mobilisation ne dégénère pas. Les militaires insistent : il s'agit de « revendications » et non d'une « mutinerie ». Sur le plateau de la RTI, Hamed Bakayoko assure : « Ce que je veux dire aux jeunes, vous vous êtes exprimés, le président a compris. Il a donné des instructions au Parlement pour régler votre problème. Comme on dit chez nous en Afrique : quand tu as raison, il ne faut pas gâter ta raison. Je leur demande de rester comme ils ont été : raisonnables. Nous avons entamé des discussions précises pour les modalités d'exécution ». Bilan, un mort. Au cours d’une patrouille nocturne organisée au camp militaire d'Abobo, un malfrat a été tué et six autres arrêtés alors qu'ils tentaient de profiter de la situation. L’ordre est établi mais pas définitivement.

 

Janvier 2017, réveil des démons

 

Deux ans seulement après la sédition des bérets en novembre 2014 partie encore et toujours de Bouaké, les vieux démons de la mutinerie sont de retour dans une Côte d’Ivoire qui en porte encore les stigmates. En effet, dans la nuit du 5 au 6 janvier 2017, Bouaké est le théâtre d’une autre mutinerie de soldats qui protestent contre leurs conditions de traitement, de travail et de promotion. Très vite, le mouvement gagne d’autres localités comme Korhogo, Odiénné, Daoukro, Daloa, Man et la capitale économique, Abidjan. Les insurgés revendiquent, selon leurs nombreux porte-paroles, le paiement de primes, l’augmentation de salaires, l’équité dans l’avancement en grades, des maisons qui leur auraient été promises et des primes dites de l’« ECOMOG ». Le ministre de la Défense d’alors, Alain Richard Donwahi, dépêché à Bouaké pour prendre langue avec la grande muette, va même y passer un mauvais quart d’heure. Brièvement retenu par les croquants, il sera relâché après des engagements fermes de satisfaire les doléances qui lui ont été soumises. Finalement un accord sera trouvé au prix d’interminables tractations, de promesses de toutes sortes, de signatures de chèque et d’une allocution télévisée du président de la République qui s’engagé à accéder aux revendications des mutins. C’est là, l’épilogue d’un week-end cauchemardesque au cours duquel toute la Côte d’Ivoire a retenu son souffle. Ce mouvement d’humeur est venu entacher l’image d’une Côte d’Ivoire irréversiblement engagée sur la voie de la normalisation politique et de la relance économique.

Et le président Alassane Ouattara n’a pas eu tort d’accéder sans sourciller aux revendications des militaires au risque de voir s’évanouir le second miracle ivoirien dont il est le principal artisan. La facture est sans nul doute élevée. Mais c’est là une note salée qui vaut son pesant de stabilité politique et de maintien de la croissance économique. Sous la pression, les 8 500 mutins obtiennent le versement d’une partie des primes soit 5 millions de francs CFA chacun (7 600 euros). Avec la promesse de verser l’autre partie les mois à venir. Une grosse enveloppe qui va priver l’Etat de satisfaire d’autres besoins sociaux urgents. Malheureusement ce gros sacrifice ne sera pas reconnu à sa juste valeur.

 

Mai 2017, la trahison des mutins

 

Le jeudi 11 mai 2017, alors que devant le chef de l’Etat, le représentant des mutins annonce le renoncement à leur exigence du versement de primes restantes et la fin de leur mouvement, des soldats entrent en colère, descendent dans les rues de Bouaké en tirant des coups de feu en l’air pour marquer leur mécontentement. Le vendredi 12 mai, Abidjan prend le relais et le mouvement s’intensifie et se généralise. Les militaires dénoncent le fait que certains de leurs représentants ont renoncé sans leur accord au versement d’une partie des primes promises en janvier. Ces militaires en colère réclament le paiement du reste de leurs primes promises en janvier entre des coups de rafales et des barrages érigés partout dans les villes du pays. « Les tirs, c’est pour faire entendre notre mécontentement », explique un mutin dans la deuxième ville du pays, selon qui « tous les camps militaires de la ville » sont sous leur contrôle. « Nous ne voulons pas déstabiliser le pays, explique-t-il, mais on ne peut pas nous dire que la Côte d’Ivoire est pauvre. On nous parle de la chute du cacao pour ne pas nous payer mais pendant des années Gbagbo, avec une Côte d’Ivoire coupée en deux, a payé les fonctionnaires, et ses hommes étaient mieux traités que nous. On nous a demandé d’attendre pendant trois mois et là on nous dit de laisser. Nous voulons notre argent c’est tout ». Le 13 mai, un homme blessé par balle la veille décède à Bouaké, toujours tenue par les militaires qui tiennent aussi Korhogo. Le lendemain, les mutineries vont se poursuivre à Bouaké mais aussi à Abidjan, où de nombreux tirs sont audibles en provenance des deux camps militaires d'Akouedo formant la plus grande caserne du pays. Dans le cafouillage, une cache d’arme est découverte. La Côte d’Ivoire jouit d’une forte croissance économique, depuis la fin de la crise mais la mutinerie de janvier a révélé au grand jour la persistance de profondes divisions héritées de la guerre, notamment dans l’armée, où cohabitent anciens combattants rebelles et ex-soldats loyalistes. D’autre par la chute des cours du cacao, a déjoué toutes les prévisions du gouvernement.

 

3 morts dans le bal des démobilisés

 

Le 15 mai, alors qu’on croyait la crise des mutins désamorcée avec le paiement du reliquat des primes des mutins, c'était sans compter avec les démobilisés, ces ex-rebelles, qui n'ont pas été intégrés dans l'armée et qui réclament eux aussi des primes. A Bouaké, cela va mal tourner. Au moins trois démobilisés sont tués et une vingtaine de blessés quand les forces de l’ordre ont voulu les déloger de l’entrée sud de la ville. Les forces de l’ordre ont ouvert le feu au corridor sud, selon un porte-parole des démobilisés qui affirme que ses hommes n’avaient pas d’armes. La ministre de la Solidarité, Mariatou Koné, avait fait le déplacement de Bouaké. Elle a rencontré les démobilisés à la morgue où elle leur a expliqué que le gouvernement pensait à eux et avait des projets à leur proposer pour leur réinsertion dans la société. « On ne veut pas de projet, on veut l’argent », répètent depuis des jours ces ex-combattants. La ministre a été d’ailleurs quelque peu chahutée. Au total, toutes les mutineries que le pays a connues sont parties de Bouaké. Quand on y pense, cela ravive les souvenirs d’un épisode sanglant de l’histoire politique du pays que personne ne voudrait revivre. Car, c’est de cette ville du Nord qu’est partie la rébellion de 2002 qui s’est muée en tentative de coup d’Etat dont on connaît suffisamment les conséquences désastreuses.

A.K.