Côte d’Ivoire / Lutte contre la migration irrégulière : Les migrants de retour en première ligne
A la recherche du bien-être, plusieurs jeunes, hommes et femmes parfois accompagnés de leurs progénitures, se sont lancés sur les routes migratoires censées les conduire vers l’eldorado promis. Très vite, ils seront désillusionnés du fait des dures réalités du voyage. Maltraitances, trafics d’êtres humains, emprisonnement, désert vont être leur calvaire quotidien au Maroc, en Tunisie et en Libye. Pour nombre d’entre eux, l’aventure s’est arrêtée en Libye. De retour en Côte d’Ivoire, plusieurs migrants vont se mettre à sensibiliser les jeunes pour une migration régulière. C’est le cas de Jean Paul Gnadou Gnapo et Charles Sako.
De plus en plus de jeunes africains pensent encore que leur avenir se trouve au-delà de la méditerranée. Chaque mois, des jeunes hommes, des jeunes femmes et même des enfants décident de prendre la très dangereuse route de la Libye dans l’espoir d’embarquer sur un radeau en direction de l’Europe. Et ce, dans l’ignorance totale des conditions de voyage. Mais pour Charles Sako et Jean Paul Gnadou Gnapo, l’aventure a pris fin dans le calvaire de la Libye. Ils vont saisir l’opportunité que le gouvernement ivoirien et l’Organisation internationale pour les migrations (Oim), ont offerte aux migrants de retourner au pays en 2017.
Le défi de la réintégration
Une étude du Programme des Nations unies pour le développement (Pnud) sur les migrations, publiée le lundi 21 octobre 2019, montre que 93% des Africains qui se rendent dans des pays européens en empruntant des routes irrégulières le feraient de nouveau malgré le danger souvent mortel qui les menace.
Intitulé « Escalader les clôtures : parole de migrants africains irréguliers en Europe », ce rapport estime que les politiques migratoires mises en œuvre sont inefficaces et contre-productives. A la vérité, en matière de lutte contre l’immigration irrégulière, « les décideurs politiques doivent changer d’approche ».
En Côte d’Ivoire, l’Oim n’a pas laissé les migrants de retour pour compte. L’organisation internationale a accompagné plusieurs d’entre eux dans leurs activités de réinsertion. Dans la bouillante commune d’Adjamé, Charles Sako (sur la photo) ne chôme pas. Revenu de la Libye en décembre 2017, il opère aujourd’hui dans la vente de téléphones portables après avoir suivi des formations en entreprenariat, en comptabilité simplifiée et en aviculture.
« A notre retour, on a fait plusieurs formations avec l’Oim, en entreprenariat et en comptabilité simplifiée avec l’Agence de formation professionnelle (Agefop).
Avec l’Agence national d’appui au développement rural (Anader) on a été formé en aviculture c’est-à-dire l’élevage de poulets de chair. On a été financé à hauteur de 2000 poulets pour groupe de 10 personnes, à Bingerville par l’Oim.
Après la formation, chacun est allé de son côté pour exercer dans le domaine de son choix. Chacun a pu démarrer son activité personnelle. Moi, je suis venu au black market pour la vente de téléphones portables. Je me sens bien ici », confie-t-il. Comme Charles Sako, Boniface a démarré une activité de vente de produits vivriers à Abobo, au nord d’Abidjan, depuis son retour au pays. Ainsi plusieurs migrants de retour se sont lancés dans des activités génératrices de revenus afin de subvenir à leurs besoins et à ceux de leurs familles. Mais ces migrants de retour ne se limitent pas à leurs activités professionnelles.
Des activités de sensibilisation à l’endroit des potentiels candidats à l’immigration
A la tête de l’Association pour la réinsertion et l’insertion des migrants de retour jeunes en Côte d’Ivoire (Arimjci), Jean-Paul Gnadou Gnapo et ses camarades migrants de retour partagent, sous l’égide de l’Oim, leurs expériences avec les jeunes tentés de se lancer sur les routes meurtrières de la Libye.
Lorsque l’Oim a lancé son projet de sensibilisation, « Migrinfo », il fallait impliquer ceux qui ont vécu la migration, ceux qui ont de l’expérience en matière de migration. C’est ainsi que les migrants de retour sont coptés pour faire partie des sensibilisateurs. « On allait dans les grins (espaces d’échange) pour donner notre témoignage dans les communautés, aux jeunes pour échanger avec eux sur les sujets de la migration. On donnait notre expérience sur ce qu’on a vécu en Tunisie, en Libye ou au Maroc durant notre séjour », fait savoir Charles Sako. Un autre projet dans le même cadre financé par l’Union européenne a suivi. Aujourd’hui, les migrants de retour sont sur un projet appelé « Migrants comme messagers » ou Migrants as messengers » (Mam).
« C’est un projet de volontariat concernant les migrants de retour qui veulent partager leurs expériences en partenariat avec l’Oim et favoriser la réinsertion des migrants de retour. Notre association va dans ce sens. Si on doit sensibiliser les jeunes pour leur dire de ne pas partir, on doit aussi leur montrer comment s’insérer dans la vie active, comment être financé pour ses projets pour ne pas être tenté de prendre les voies dangereuses. A travers ce projet, on a réussi à remonter le moral, à encourager certains migrants de retour qui s’étaient recroquevillés sur eux-mêmes et qui avaient honte de sortir. On les a aidés à s’insérer aussi. Le projet nous a permis entre migrants de retour de nous remettre en confiance et ensuite d’aller sensibiliser les potentiels candidats sur tout ce qui est lié à la migration irrégulière », a-t-il expliqué. Même quand parfois, ils sont victimes de moquerie pour avoir échoué dans leur aventure, ils n’abandonnent pas. « Ils ne peuvent pas concevoir que nous soyons arrivés en Lybie et que nous soyons revenus. Ils pensent que ceux qui ont réussi à passer, sont plus méritants, plus courageux que nous. La réalité est tout autre. J’ai fait fi de leurs moqueries la tête haute », regrette-t-il avant de poursuivre. « Récemment on était dans un grin et les gens nous demandent ce qu’ils doivent faire parce qu’on leur demande de ne pas partir. C’est le but de notre association aussi. Certains nous demandent même pourquoi nous avons tenté l’aventure. On leur dit aussi que si on a échoué, c’est parce que les conditions ne nous ont permis d’aller jusqu’au bout, les conditions sont difficiles », tranche-t-il.
Les meilleurs témoignages viennent des migrants de retour
Pour Charles Sako, ce sont les migrants de retour qui peuvent donner les meilleurs témoignages. « Celui qui a réussi à partir, ne va jamais donner les détails sur la situation que nous qui avons échoué et qui sommes revenus. Ils vont te dire, « il faut venir mais ce n’est pas facile ». Mais jamais ils ne vont donner des informations sur la dure réalité sur le parcours. Ils ne vont jamais te dire qu’on va te mettre dans des coffres de voiture pour te faire traverser la frontière de la Libye. Alors que nous avons été mis dans des coffres de voiture, une fois en Libye, pendant plus d’une heure pour faire le trajet de Zohara, première ville de la Libye jusqu’à Zabrata. Ils ne vont jamais te dire la vérité, ils diront simplement « il faut tenter le coup » ».
Pour le président des migrants de retour, la bonne information est fondamentale. « Je me suis rendu compte que je n’étais pas bien informé pour ce voyage. En Tunisie, je voulais faire une formation. N’étant pas en règle, il me fallait alors trouver de l’argent pour rentrer au pays. Ce qui n’était pas chose facile. Je vais me retrouver alors dans l’enfer de la Libye en quête de travail. J’ai été pris sur le chantier dans lequel je travaillais par un groupe de trafiquants humains. J’ai vraiment broyé du noir et traversé des nuits blanches. Je suis tombé gravement malade. Je n’arrivais même plus à marcher. Nos geôliers parfois demandaient des rançons à nos parents, au risque de nous livrer à des trafiquants d’organes humains. Certains de mes co-détenus sont morts. Cette prison comptait plus de 4000 détenus. On dormait debout. On faisait nos besoins sur place. Chaque jour on comptait par dizaines les morts. Nous avons organisé un jour une évasion. Plusieurs sont morts dans cette opération réprimée dans le sang. Mais moi, j’ai eu de la chance et je me suis retrouvé dans le désert », renchérit Gnadou Gnapo, revenu au pays en 2017, rencontré au sortir d’une réunion de son association.
Toute chose que confirme son secrétaire général, Charles Sako. « J’ai un ami qui a reçu trois balles dans ses pieds. On l’a évacué à l’hôpital. Et pendant qu’on le traitait, on l’a endormi pour lui enlever le rein gauche. C’est quand l’anesthésie est finie et qu’on l’a ramené en prison, qu’il s’est rendu compte qu’on lui a fait une opération au-dessus de la hanche alors que c’est dans les pieds qu’on lui a tiré dessus. On n’invente rien. On a subi des violences physiques. Moi par exemple, un arabe m’a frappé sur plus de 20 mètres ». Devant tant d’atrocités, le salut des migrants va venir de l’opportunité que l’Oim leur a donnée de rentrer au pays. « J’ai eu l’opportunité offerte par l’Oim pour rentrer au pays et je l’ai saisie. Aujourd’hui, je voudrais partager mon histoire à travers notre association. C’est permettre aux autres de comprendre la réalité de l’autre côté. Pour organiser un voyage, il faut prendre la peine de bien se renseigner. La meilleure manière de partir à l’aventure est de se rendre dans les ambassades pour avoir la bonne information et bien se préparer. Migrer oui mais de la bonne manière avec tous les papiers et toutes les informations pour ne pas faire un saut dans l’inconnu comme moi, c’est mieux. Je ne déconseille pas ceux qui piaffent d’impatience d’aller à l’aventure chercher le bonheur mais je leur dis de savoir partir et de la bonne manière », conseille Gnadou Gnapo. L’association des migrants de retour entend travailler en étroite collaboration avec l’Oim pour la sensibilisation.
Au moins 785 migrants dont 177 femmes et 50 enfants sont décédés ou portés disparus depuis le début de l’année, dans différents naufrages dans l’Atlantique, sur la route migratoire des Canaries, a annoncé l’Organisation internationale pour les migrations (Oim). Mais pour Issiaka Konaté, directeur général des Ivoiriens de l’extérieur, « la Côte d’Ivoire a un savoir indéniable à partager sur les questions migratoires. Un excellent travail a été fait avec l’Oim », a-t-il relevé.
Alexis Tanoh





