Dans une réflexion poignante intitulée : « Dès l’aube ! L’amertume sur le chemin des prêtres », l’abbé Abékan livre une méditation douloureuse sur la solitude sacerdotale, la sécheresse spirituelle et la perte de joie dans le ministère. À travers ce cri du cœur, se pose une question fondamentale. Pour l’Église, qui prend soin de ceux qui ont choisi de consacrer leur vie au service de Dieu et des hommes ?

« J’ai perdu la joie d’être prêtre ». Cette phrase répétée, résonne selon le Père Abékan, comme un appel au secours. Elle traduit la souffrance d’un homme qui, malgré son engagement à la suite du Christ, éprouve les difficultés d’un chemin sacerdotal devenu lourd à porter.

Au fil des années, l’enthousiasme des débuts peut s’émousser. Les épreuves pastorales, les incompréhensions, les exigences du ministère, les conflits relationnels et le sentiment de ne pas être reconnu, peuvent progressivement fragiliser l’équilibre intérieur du prêtre.

À cette réalité s’ajoute parfois une forme de solitude difficile à exprimer. Parce qu’il est considéré comme un homme de Dieu, toujours disponible pour écouter, conseiller, consoler et réconcilier. Le prêtre peut être enfermé dans l’image de celui qui doit nécessairement être fort. On oublie alors qu’il demeure un être humain, avec ses émotions, ses blessures, ses limites et son besoin légitime d’affection.

La vocation sacerdotale n’immunise pas contre la souffrance. La foi n'efface pas automatiquement les blessures. Et la consécration à Dieu ne signifie pas que le prêtre doit renoncer à être écouté, compris et soutenu.

Dans sa réflexion il exprime le sentiment de ne plus être aimé par son évêque, ses confrères et les fidèles. Ce témoignage personnel ne saurait être généralisé à l’ensemble de l’Église. Il invite néanmoins à regarder avec lucidité les fragilités qui peuvent traverser la vie sacerdotale.

La solitude d’un prêtre ne se mesure pas au nombre de personnes qu’il rencontre chaque jour. Il peut célébrer plusieurs messes, recevoir des dizaines de fidèles, participer à des réunions et accomplir de nombreuses activités pastorales tout en éprouvant un profond isolement intérieur.

Il arrive que le prêtre soit entouré sans se sentir accompagné, sollicité sans se sentir considéré, écouté dans l’exercice de son ministère sans parvenir à exprimer ses propres difficultés.

Cette souffrance peut être accentuée par la peur du jugement, la difficulté à reconnaître ses limites ou la crainte de paraître faible devant ses confrères et ses supérieurs.

Pourtant, demander de l’aide n’est pas un aveu d’échec. Reconnaître son épuisement n’est pas renier sa vocation. Exprimer sa détresse n'est pas manquer de foi.

Un prêtre qui souffre n'est pas nécessairement un prêtre qui a perdu la foi. Il peut être un homme qui a besoin que quelqu'un l'aide à retrouver le souffle nécessaire pour poursuivre sa mission.

La relation entre un évêque et ses prêtres ne saurait se limiter aux nominations, aux affectations, aux réunions administratives et aux exigences du gouvernement pastoral. Elle doit reposer également sur la paternité spirituelle, l’écoute, la proximité et la sollicitude fraternelle.

L’évêque, en tant que pasteur de son diocèse, est appelé à connaître ses prêtres, à discerner leurs besoins et à demeurer attentif aux signes de fatigue, de découragement ou d’isolement.

Un prêtre peut avoir besoin d’une parole d’encouragement, d’un entretien confidentiel, d’une visite fraternelle ou simplement de la possibilité de parler librement sans craindre d’être immédiatement jugé.

 L’autorité pastorale ne perd rien de sa force lorsqu’elle s’exerce dans la bienveillance. Au contraire, elle devient un instrument de communion et de croissance.

Prendre soin des prêtres ne signifie pas ignorer leurs responsabilités ni fermer les yeux sur leurs manquements. Cela signifie reconnaître que la vérité et la charité doivent avancer ensemble.

Le presbyterium est bien plus qu’un ensemble de prêtres réunis autour d’un même évêque. Il est appelé à être une véritable famille spirituelle, unie par le sacrement de l’ordre et par la mission commune d’annoncer l’Évangile.

Mais cette fraternité ne peut se réduire aux rencontres officielles, aux célébrations liturgiques ou aux échanges de courtoisie.

Elle se vérifie dans la capacité à prendre des nouvelles d’un confrère absent, à rendre visite à celui qui traverse une épreuve, à écouter celui qui se sent incompris et à soutenir celui qui connaît une période de découragement.

Le prêtre qui souffre ne doit pas devenir un sujet de moquerie, de médisance ou d’exclusion. Sa vulnérabilité ne doit pas être utilisée contre lui.

Combien de blessures pourraient être évitées si les confrères apprenaient davantage à se parler avec sincérité, à se réconcilier rapidement et à s’offrir mutuellement un soutien concret ?

La fraternité sacerdotale ne supprime pas les divergences. Elle apprend à les traverser sans détruire les personnes.

Avant d’être un collaborateur pastoral, le confrère est un frère. Et un frère ne devrait pas avoir à dissimuler sa souffrance pour conserver sa place au sein de la famille.

L’appel de l’abbé Abékan s’adresse également aux laïcs. « Aimez vos prêtres ! Priez pour vos prêtres ! », lance-t-il à la fin de sa réflexion.

Cette exhortation rappelle une vérité souvent oubliée : la relation entre les prêtres et les fidèles ne peut fonctionner uniquement dans le sens des services rendus.

Le prêtre accompagne les familles dans les moments heureux et douloureux. Il célèbre les baptêmes, les mariages et les funérailles. Il visite les malades, écoute les personnes en difficulté, conseille les jeunes et soutient les communautés dans leur cheminement spirituel.

Mais qui prend le temps de lui demander comment il va réellement ?

Aimer son prêtre, ce n’est pas seulement apprécier ses homélies, solliciter ses prières ou bénéficier de son accompagnement. C’est aussi respecter sa personne, reconnaître ses efforts, éviter les jugements précipités et lui témoigner une gratitude sincère.

Cela ne signifie pas que les fidèles doivent renoncer à signaler des comportements inappropriés ou à demander des comptes lorsque cela est légitime. L’affection et le respect n’interdisent ni la vérité ni la responsabilité.

Ils invitent plutôt à privilégier le dialogue, la justice et la recherche de solutions, au lieu de laisser les incompréhensions se transformer en blessures durables.

Une parole bienveillante, une visite, un geste de solidarité ou une écoute attentive peuvent parfois redonner courage à un prêtre qui se sent oublié.

Sa réflexion s'ouvre sur le désir de se donner la mort, avant d’affirmer sa volonté de ne pas abandonner sa mission dans le suicide.

Ces mots ne doivent être ni dramatisés à des fins sensationnelles ni banalisés au nom de la spiritualité. Ils rappellent que la détresse psychologique peut toucher également les personnes consacrées.

La prière, l’accompagnement spirituel et la fraternité sont essentiels. Toutefois, ils ne remplacent pas nécessairement une aide psychologique ou médicale lorsque la souffrance devient profonde.

Un prêtre qui exprime des idées suicidaires doit pouvoir bénéficier rapidement d'une écoute attentive, d'une présence humaine et d'un accompagnement professionnel adapté. Si le danger est immédiat, il importe de ne pas le laisser seul et de solliciter les services d'urgence ou une aide médicale.

L’Église a ici une responsabilité pastorale majeure : créer des espaces où les prêtres peuvent parler de leurs difficultés sans honte, demander de l’aide sans être stigmatisés et être accompagnés sans craindre que leur vulnérabilité soit systématiquement interprétée comme une défaillance spirituelle.

La prévention de l’épuisement sacerdotal, l’attention à la santé mentale et l’accompagnement des prêtres en difficulté ne sont pas des sujets périphériques. Ils participent à la protection de la personne humaine et au soin de ceux qui servent la communauté chrétienne.

Dans sa méditation, l’abbé Abékan annonce son intention de repartir à la recherche du moteur qui l’avait mis en marche, dans la joie, à la suite du Christ.

Cette image est particulièrement forte. Elle exprime le désir de retrouver le sens originel de l’appel, de renouer avec la joie de la vocation et de redécouvrir la source intérieure qui donne au ministère sa fécondité.

Le chemin sacerdotal n’est pas une route sans obstacles. Il connaît des périodes de lumière, mais aussi des nuits spirituelles, des déceptions et des interrogations.

Dans ces moments, le prêtre peut avoir besoin de renouveler sa vie de prière, de prendre du recul, de bénéficier d’un temps de repos ou de retrouver un accompagnement spirituel régulier. Il peut également avoir besoin de revoir certaines conditions de son ministère afin de préserver sa santé et son équilibre.

Retrouver la joie ne signifie pas nécessairement revenir à l'enthousiasme des premières années. Cela peut vouloir dire apprendre à vivre sa vocation avec davantage de maturité, en acceptant ses limites humaines et en découvrant de nouvelles manières de servir.

Le Christ lui-même, dans les Évangiles, se retire parfois à l’écart pour prier. Cette attitude rappelle que le service des autres ne dispense pas de prendre soin de sa propre vie intérieure.

Le prêtre ne peut durablement donner ce qu’il ne parvient plus à recevoir. Il a besoin de se nourrir de la Parole de Dieu, de la prière, de la communion fraternelle et d’une vie humaine suffisamment équilibrée.

Le témoignage de l’abbé Abékan dépasse la seule situation d’un prêtre. Il invite toute l’Église à examiner la manière dont elle accompagne ceux qu’elle envoie en mission.

Une communauté chrétienne ne peut se contenter de demander à ses prêtres de se donner sans compter. Elle doit aussi veiller à ce qu’ils puissent accomplir leur mission dans des conditions respectueuses de leur dignité humaine, de leur santé et de leur équilibre spirituel.

L’évêque, les confrères, les responsables pastoraux et les fidèles ont chacun leur part dans cette responsabilité, selon leur rôle et leurs possibilités.

Il ne s’agit pas d’idéaliser les prêtres ni de les soustraire à toute critique. Il s’agit de reconnaître qu’ils sont des hommes appelés à une mission exigeante, qui ont eux aussi besoin de miséricorde, de soutien et de relations fraternelles authentiques.

La sainteté sacerdotale ne se construit pas dans l'indifférence à la souffrance. Elle grandit dans la fidélité au Christ, mais aussi dans une communauté qui sait porter les fardeaux de ses membres.

 Derrière la soutane, il y a un cœur.

« Aimez vos prêtres ! Priez pour vos prêtres ! ». Cet appel final mérite de devenir davantage qu'une formule pieuse.

Il devrait inspirer des gestes concrets : écouter, visiter, encourager, accompagner, respecter et intervenir lorsque la souffrance d'un confrère devient préoccupante.

À l’heure où l’abbé Abékan exprime l’amertume qui peut habiter le chemin sacerdotal, une question interpelle toute l’Église : savons-nous reconnaître la détresse de ceux qui consacrent leur vie à porter celle des autres ?

Derrière la soutane, il y a un homme. Derrière le célébrant qui monte à l’autel, il y a un cœur qui peut se réjouir, mais aussi se briser. Derrière le pasteur qui console les familles endeuillées, il peut y avoir une âme qui attend, elle aussi, une parole de consolation.

Aimer les prêtres, ce n’est pas seulement les applaudir lorsqu’ils réussissent leur mission. C’est aussi savoir leur tendre la main lorsqu’ils traversent la nuit.

Car une Église véritablement fraternelle ne se contente pas d’envoyer ses pasteurs sur les chemins de l’Évangile. Elle veille également à ce qu’aucun d’eux ne soit abandonné lorsqu’il peine à avancer.

Rémy Montini Dago