Côte d’Ivoire / Tidjane Thiam : « En 2010, Laurent Gbagbo a autorisé Monsieur Alassane Ouattara à se présenter contre lui, c'est ça aussi être un garçon »
Dans une interview accordée à un confrère sur les réseaux sociaux, le président du Parti démocratique de Côte d’Ivoire s’est prononcé sur la marche organisée par le Front commun, le samedi 11 octobre 2025 en Côte d’Ivoire. Tidjane Thiam dénonce non seulement la répression qui s’est abattue sur les militants du PDCI et du PPA-Ci et l’exclusion de la course au pouvoir par le régime d’Abidjan.
En ce moment en Côte d'Ivoire, que pensez-vous de la situation actuelle ?
Nous avons tous attendu 2025 avec beaucoup d'impatience parce qu'en fait nous pensions que ce serait un moment où nous, en particulier le PDCI, nous pourrions présenter aux Ivoiriennes et aux Ivoiriens toutes les idées que nous avons pour améliorer la situation dans notre pays. Et nous pensions que nous soyons actuellement en plein débat d'idées qui s'affrontent. Ce que nous voyons malheureusement sur les écrans ce samedi, ce sont des bastonnades, des affrontements, des arrestations, l'utilisation de gaz lacrymogène, recours à la violence. Toutes choses que nous réprouvons profondément. Je veux avoir une pensée aussi pour tous ceux qui ont été arrêtés. Je pense aussi aux souffrances et aux préoccupations de nos familles et je voulais mentionner deux personnes qui sont des militantes du PDCI en particulier. Ce n'est pas ce que nous souhaitons voir en Côte d'Ivoire.
Mais comment pensez-vous qu'on soit arrivé à cette situation ?
C'est une question importante. A qui la faute ? Ce que j'observe, c'est que jusqu'ici, l'opposition avait organisé des manifestations de masse qui se sont déroulées dans les meilleures conditions notamment le 14 juin et aussi le 9 août 2025 et je crois que tous avaient salué la modération, le contrôle des militants qui s'étaient déplacés ce jour-là. Pourquoi soudain un tel déclenchement de désordre ? Je crois qu’il faut quand même trouver la cause dans l'interdiction qui a été faite. On essaie de se prémunir contre je ne sais quel danger dans un pays où l'opposition s'est comportée de façon légaliste, responsable, calme. Pourquoi créer un climat où on interdit aux uns et aux autres le droit d'exercer une liberté fondamentale qui est la liberté de manifester pacifiquement.
Toutes ces situations de répression, ce sentiment d'insécurité, aujourd'hui quelle est l'image que ça donne de la Côte d'Ivoire que ce soit en interne ou à l'extérieur ?
C’est malheureux parce que ça alimente les préjugés de ceux qui ont une image négative de l'Afrique et qui pensent qu'on est le continent du chaos, le continent du désordre, que nous sommes incapables de fonctionner de façon démocratique. Ça alimente ce genre de préjugés et moi en tant qu’africain, en tant qu'Ivoirien, en tant que noir, je le regrette profondément parce que ce n'est pas l'image que je souhaite qu'on donne. La difficulté devant laquelle on est, c'est qu'on a dit à la communauté internationale que la Côte d'Ivoire a été exemplaire, un modèle de développement et que tout se passait bien alors que c'est difficile de réconcilier. Ce narratif qu’on dit de nos jours, positif, et le fait qu'on ait besoin de 44000 membres des forces de l'ordre pour pouvoir organiser une élection avec le fait qu'on interdise les manifestations. Si on a si bien travaillé pendant 15 ans, on a si bien gouverné et qu’effectivement on a 80 % des suffrages dans les élections législatives, on se demande alors pourquoi tout ce déploiement de forces. C'est incompatible, les deux choses ne peuvent pas être vraies en même temps, à savoir qu'on a très bien travaillé, que la population est extrêmement satisfaite mais qu’en même temps, on a tellement peur que les populations expriment ce qu'elles pensent, qu'on est obligé de les réprimer et de leur interdire de se manifester.
Alors vous parlez justement de contradiction, vous êtes aujourd'hui opposé au rassemblement des houphouëtistes. On parle d’houphouëtisme et d'un côté, on voit des brimades de la population…
L’houphouëtisme, je le cherche, je ne le vois pas encore. L’houphouëtisme, c'est le dialogue, c'est la paix, c'est la non-violence et si je peux paraphraser Houphouët, ce n'est pas un vain mot, ce qu'il y a dans la paix. L’houphouëtisme ne se mesure pas dans les paroles, C’est le comportement d'être fidèle à son véritable héritage qui n'est pas matériel mais qui est spirituel, un message d'amour de son prochain qui est un message qui n'est pas compatible avec les basses têtes d'une violence extrême contre des gens qui n’ont en fait posé aucune action violente. Donc je voudrais aussi rappeler que le président, Houphouët, on le sait, n’était pas favorable au multipartisme. Quand il y a eu des conférences nationales un peu partout en Afrique des constitutions ont changé. La Côte d'Ivoire a toujours eu le multipartisme dans sa constitution. Mais là où je veux en venir, c'est que le président Houphouët-Boigny a autorisé Laurent Gbagbo comme candidat à se présenter contre lui en 1990, c'est ça être un garçon. En décidant ainsi de permettre à son opposant historique, donc Gbagbo de se présenter contre lui, le président Houphouët a donné un exemple de courage et d'amour pour son pays. Tout près de nous, je peux aussi prendre l'exemple du président Laurent Gbagbo qui est notre partenaire aujourd'hui avec la partie qu’il dirige au sein du Front commun. En 2010, le président Laurent Gbagbo a autorisé Monsieur Alassane Ouattara à se présenter à la Présidence de la République contre lui, c'est cela aussi être un garçon.
Face à tout ça est-ce qu'on peut donc dire que les dés sont joués ou est-ce que la population ivoirienne toutes ces personnes qui vous portent aujourd'hui comme un espoir peuvent toujours espérer ?
Justement, ce n’est pas ma petite personne qui est importante. L'espoir, c'est comme l'oxygène, c'est indispensable à la vie humaine. Pour qu'une société puisse prospérer, il faut que les individus qui constituent cette société puissent espérer et s'il y a une chose dont je suis fier au PDCI, c’est ce que nous avons fait depuis un an et demi. C'est d'avoir redonné l'espoir aux Ivoiriens, alors de grâce, je leur demande de ne pas cesser d'espérer. Cette Côte d'Ivoire que nous souhaitons tous voir, c’est une Côte d’Ivoire de paix où règne l'amour de son prochain où on ne vous donne pas au profit d'un clan ou d'un groupe, où il y a une justice indépendante, impartiale qui ne peut pas être instrumentalisée par l'Etat. Cette autre Côte d'Ivoire comme nous l'avons dit, est possible. Non seulement elle est possible mais elle le sera.
Retranscrit par A.K.





