Crise migratoire / Un autre regard s’impose
Le phénomène migratoire a toujours suscité un sentiment de condamnation en raison des dangers auxquels les candidats au départ s’exposent. Aujourd’hui, « un autre regard est possible et même nécessaire ».
Au cœur de grandes rencontres internationales et objet de débat parfois houleux, les questions migratoires bien que soulevant des préoccupations d’actualité, offrent une vision à la fois étriquée et complexe. Beaucoup y voient un fléau voire un mal à éradiquer à tout prix en raison des nombreux drames sur les côtes méditerranéennes que les médias présentent à longueur de journées et qui ne peuvent relever que de l’immigration irrégulière. Et pourtant, l’immigration régulière, phénomène inhérent à la nature humaine, a toujours existé avec des avantages certains et inestimables aussi bien pour les pays de départ, de transit que pour les pays d’accueil.
« La migration est régulière à 80% »
Partant sur le postulat de base que l’humanité ne peut vivre en vase clos, il est apparu, depuis l’origine du monde que les hommes se sont toujours déplacés à la recherche d’un mieux-être. Et les hommes continueront à bouger, les besoins vitaux s’étant posés avec acuité. Le mouvement de personnes qui quittent leur pays d’origine ou de résidence habituelle pour s’établir de manière permanente ou temporaire dans un autre pays va donc s’intensifier. La migration internationale est donc régulière lorsqu’elle respecte le cadre légal de franchissement des frontières d’un pays. Selon les chiffres de l’Organisation internationale de la migration, on notait en 2017, 250 millions de migrants internationaux soit 3,4% de la population globale avec plus de 60% de migrants vivant en Asie. Des flux migratoires peuvent être essentiellement régionaux. En Côte d’Ivoire, traditionnellement pays d’accueil, il y avait en 2014, 25% des habitants qui étaient des migrants mais aussi un pays de transit et de départ. Seulement, depuis 2015, il y a eu une augmentation des départs irréguliers. Ainsi, en 2017, environ 10.000 migrants se disant ivoiriens, sont arrivés en Italie, plaçant le pays en troisième position d’arrivée sur la Route méditerranéenne centrale (Rmc) après le Nigéria et la Guinée. Toujours selon l’Oim, en 2017, 86.732 permis de séjour ont été émis en faveur des citoyens ivoiriens dans toute l’Union européenne dont 51.234 émis par la France et 25.013 par l’Italie. 55% des permis de séjour délivrés au titre de regroupement familial, 12% pour des raisons professionnelles et 6% pour la poursuite des études dans l’Ue. Aujourd’hui, avec 3,4% de la population mondiale, les migrants contribuent à près de 10% du produit intérieur brut (Pib) mondial. Pour le directeur général des Ivoiriens de l’extérieur, la migration est un phénomène normal. « La migration est régulière à 80%. L’humanité ne peut vivre en vase clos. Les hommes continueront à bouger », a tranché Issiaka Konaté au cours d’un atelier de l’Oim pour le renforcement des capacités des journalistes à Abidjan, du 13 au 15 mai dernier. Avec cet expert en migration, il faut convenir que la migration n’est pas un problème en soi mais la question réside dans « le traitement réservé aux migrants » dans les pays d’accueil.
Contribution significative à l’économie du pays d’accueil
Si pour une grande partie de l’opinion, la perception de la migration est négative, la réalité est que les migrants contribuent beaucoup au développement économique et social aussi bien des pays de départ que des pays d’accueil. L’apport des différentes diasporas au bien-être des populations des pays d’origine et la fierté que cela leur procure ne sont plus à démontrer. L’exemple des footballeurs professionnels est là pour le rappeler. C’est pourquoi « un autre regard sur la migration est non seulement possible mais nécessaire », selon Sibry Tapsoba, directeur du Bureau de coordination des Etats en transition de la Banque africaine de développement. Le prisme sous lequel est vu le phénomène de la migration, doit donc être revu. Car à la vérité, rechercher de meilleures conditions de vie et de travail que les pays de départ n’offrent pas nécessairement, n’a rien de mauvais ni d’illégal. Rechercher un avenir meilleur et des conditions de son épanouissement est un besoin exprimé par tous. Malheureusement les migrants sont vus comme des bons à rien, des gens moins ou pas du tout éduqués ni instruits. Dans la plupart des pays d’accueil, ils sont rejetés, stigmatisés, exploités, privés de leurs droits fondamentaux au travail, mènent une vie difficile avec confiscation de leurs documents de voyage quand ils ne sont pas victimes de trafic illicite de migrants ou de traite de personne. Ils sont soumis à l’esclavage, au travail forcé ou encore à l’exploitation sexuelle. On leur fait croire qu’on va leur donner du travail bien rémunéré alors qu’on va les exploiter dans les mines ou autres travaux de construction au risque de perdre leur vie. C’est tout simplement les droits de l’Homme qui sont constamment violés souvent même dans des pays dit de démocratie et de liberté. Autour des migrants, se développent des mythes. Ainsi, ils seraient les plus pauvres et dépourvus de connaissance. Ce qui représenterait un lourd fardeau financier selon certaines études réalisées sur 23000 personnes. Les migrants et l’immigration nuisent à la santé. Ils sont porteurs de maladies et donc un fardeau pour les systèmes de santé. Cependant, selon Paola Pace, chef de projet du programme régional de développement et de protection en Afrique du nord, de l’Oim Tunisie, plusieurs études ont prouvé le contraire. « Les migrants ont une meilleure santé, utilisent moins les systèmes de santé et contribuent à l’économie du pays d’accueil par les impôts directs ou indirects », assure-t-elle. Ce qui fait dire à Anna Pozzi, formatrice à l’Association « Carta di Roma » en Italie qu’«en réalité, il ne faut pas condamner le phénomène, il faut plutôt l’organiser ».
« L’Afrique ne doit pas se taire »
Pour le directeur des Ivoiriens de l’extérieur, « l’Afrique ne doit pas se taire sur le traitement cruel, inhumain et dégradant des migrants dans les pays d’accueil. Il convient, selon Issiaka Konaté, d’offrir une vision moins tronquée de la migration et se lancer à la recherche de la vérité sur la question. Car, les questions migratoires offrent aujourd’hui une excuse à toute forme de racisme ». D’autre part, les Etats africains, pays de départ pour la très grande majorité, doivent pouvoir contrôler la migration internationale et limiter la criminalité transfrontalière, démasquer les criminels, lutter contre le trafic humain et celui commercial et assister les victimes de trafic et les migrants vulnérables. Il s`agit en réalité de créer des opportunités d`emploi aux jeunes, sans discrimination, lutter contre la discrimination liée au genre, au statut migratoire, promouvoir la paix, une société inclusive, promouvoir l`accès à la justice pour tous avec la création d`institutions fortes à tous les niveaux, promouvoir une politique de répartition égalitaire des ressources et promouvoir des programmes d`assistance aux migrants vulnérables avec une révolution des données et de leurs identités.
Ils devront lutter également contre la pauvreté sous toutes ses formes et partout, éliminer la faim et la malnutrition, prévenir des catastrophes naturels, réduire les inégalités à l`intérieur des nations et entre les nations et combattre le changement climatique. L’expérience de la Côte d’Ivoire n’est plus à démontrer si l’on s’en tient aux propos du directeur général des Ivoiriens de l’extérieur. Issiaka Konaté a fait cette déclaration, le lundi 13 mai à Abidjan au cours d’un atelier de renforcement des capacités des professionnels des médias ivoiriens à Cocody dans le cadre de la campagne d’information « Aware Migrants ». « La Côte d’Ivoire a, aujourd’hui un savoir indéniable à partager sur la question migratoire. Elle n’a aucun complexe car un excellent travail a été fait avec le chef de mission de l’Oim à Abidjan ». D’ailleurs, depuis plusieurs années, la Côte d’Ivoire a entamé le rapatriement de ses concitoyens en situation irrégulière dans les pays d’accueil. Avec le soutien de l’Oim, un accompagnement leur est accordé en vue de leur réinsertion. « L’avenir de la jeunesse africaine ne se trouve pas au fond de la mer Méditerranée ; il se trouve ici sur le continent », selon Akinwumi Adesina, président de la Banque africaine de développement.
Alexis K. Tanoh





