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La Côte d’Ivoire garde encore en mémoire les violences et autres actes de fraudes qui ont émaillé les dernières élections municipales d’octobre 2018. A travers une interview accordée par le Vice-président de la Commission électorale indépendante au quotidien gouvernemental, l’on croit être situé sur les auteurs de ces actes de violence qui ont failli entacher la crédibilité du scrutin.

 

« Les élections, comme le dit le dicton, ce n’est pas la guerre », et ne devraient pas engendrer une guerre. Mais il est de notoriété publique que quand on parle d’élection en Côte d’Ivoire, la peur s’empare des électeurs et des Ivoiriens. Parce que les élections ont, depuis certaines années, débouché sur des crises souvent graves parfois meurtrières. Alain Dogou, dans une interview accordée à Fraternité Matin, ne s’est pas empêché de dénoncer les commanditaires et les auteurs de ces violences et fraudes qui n’ont fait que trop de mal à la Côte d’Ivoire. « Il revient surtout, aux politiques et à la société civile, la responsabilité d’éduquer les militants et les citoyens. Les élections sont une activité civile et non un champ de bataille ou un ring pour des combattants. C’est donc pour nous, une question d’éducation civique et non, une attribution exclusive de la Cei qui, elle, subit au cours des élections, le déficit de formation civique de la population électorale en général et, des militants des partis politiques, en particulier. A qui profitent les violences pendant les scrutins ? Est-ce à la Cei ou, aux candidats ? Des agents électoraux convoyant les Procès-verbaux des résultats des bureaux de vote, ont été agressés et gravement blessés dans plusieurs circonscriptions électorales. A qui profite donc le crime ? Aux candidats pour lesquels les résultats sur les procès-verbaux sont défavorables ou, à la Cei ? Lorsque des loubards armés font irruption dans les bureaux de vote, agressent les membres dudit bureau, cassent les urnes et les isoloirs : à qui profite là-aussi le crime ? À des candidats ou à la Cei ? Lorsque, le jour du scrutin, dans les contrôles de routine, des forces de l’ordre saisissent dans certaines localités, des machettes et couteaux sur des électeurs potentiels ou des partisans d’un candidat : à qui profite le crime ? La question fondamentale que je pose à ceux qui parlent de morts autour des scrutins : qui des politiques ou de la Cei sont à l’origine des violences électorales ? », semble questionner le Vice-président de la Cei pour des réponses qui semblent évidentes.

 

« Les fraudeurs se retrouvent parmi les candidats et les électeurs »

 

Sur la question de la fraude électorale, le commissaire central de la Cei n’y va pas par quatre chemins. Les politiques et leurs militants sont désignés comme étant les auteurs. « Les fraudeurs se retrouvent parmi les candidats et les électeurs », tranche-t-il, sans ambages. Et les exemples ne manquent pas. « Aux dernières élections municipales et régionales, l’on a vu des candidats qui, après leur défaite, ont organisé des conférences de presse pour accuser la Cei, d’avoir « fraudé » et proclamé des vainqueurs qui n’en étaient pas. Ces candidats ont fait des recours devant la Chambre administrative de la Cour suprême et ont été déboutés. Certains, parmi les candidats « mauvais perdants », auraient pu même être traduits devant les tribunaux par la Cei pour tentative de fraude sur les documents électoraux. En effet, ils ont falsifié des procès-verbaux, en ajoutant par exemple, sur leur exemplaire, le chiffre (1) pour donner "cent quatre-vingt" (180) là, où, tous les autres procès-verbaux de leurs adversaires, y compris ceux de la Cei et de la Cour suprême, marquaient : "quatre-vingt" (80) en face de leur nom. Sur leurs propres procès-verbaux, il est écrit en lettre : Quatre-vingt (80), comme sur les autres procès-verbaux. Ces candidats-là ont accusé la CEI, de leur avoir soustrait cent (100) voix alors que ce sont eux-mêmes qui ont « trafiqué » leur seul procès-verbal pour s’attribuer cent (100) voix », a-t-il révélé. Mais le responsable de la Cei indique que les cas où des candidats ont « trafiqué » les procès-verbaux sont nombreux : « Dans le premier cas, avec les cent (100) voix, il serait déclaré vainqueur, puisqu’il a fait la même opération frauduleuse sur trois (03) procès-verbaux. Dans un deuxième cas, le candidat s’est attribué cent (100) voix pour atteindre les 10% de suffrages exigés par le Code électoral, pour bénéficier du remboursement de sa caution, par le Trésor public. Enfin, il y a un troisième cas plus grossier où, le candidat s’est attribué deux cent (200) voix, sans tenir compte du nombre d’électeurs inscrits dans le bureau de vote. Il avait obtenu en réalité cinquante-huit (58) voix et il ajouté le chiffre (2) sur son procès-verbal, ce qui donne : deux cent cinquante-huit (258). Seulement, le nombre d’électeurs inscrits dans ce bureau de vote est de deux cent quarante-deux (242). Lorsqu’on ajoute les suffrages recueillis par ses trois (03) adversaires, nous obtenons un nombre de suffrages exprimés qui approche le double du nombre d’électeurs inscrits », a expliqué Alain Dogou.

 

« Nous avons surpris des agents en train d’enrôler nuitamment dans un hôtel »

 

Le mal selon lui, est très profond car la fraude commence bien avant le jour du scrutin. « Plusieurs candidats ont fait le constat que la victoire se prépare dès l’enrôlement. Ainsi, pendant que certains candidats mobilisaient leurs électeurs potentiels à se présenter dans les centres de recensements, d’autres avaient mis en place des systèmes frauduleux que nous avons, in fine, démantelé.

Là encore, les cas sont nombreux : nous avons un cas où, nous avons surpris des vrais agents recenseurs, en train d’enrôler nuitamment, des personnes dans un hôtel qui n’était pas retenu comme Centre d’enrôlement. Pour ce cas, la gendarmerie a été saisie. Il y a d’autres cas, les plus nombreux, où les opérations d’enrôlement ont été opérées en l’absence des requérants. Il s’est agi des cas de changement de lieux de vote des anciens électeurs. Des agents recenseurs, notamment des opérateurs des tablettes biométriques, ont procédé ainsi et, certainement au bénéfice de potentiels candidats, à des transferts de nombreux électeurs par un clic de l’ordinateur. Ces opérations frauduleuses ont été relevées par notre programme informatique de consolidation des résultats de terrain. Les tablettes biométriques de recensement sont paramétrées pour effectuer des enrôlements à des jours et, à des heures précis. Tous les enrôlements effectués après ces heures sont systématiquement mis en évidence et rejetés par le système pendant le traitement », a-t-il révélé. Dès lors et au regard des révélations faites par le responsable de la Cei, il est évident que ceux qui accusent l’institution électorale donnent dans la mauvaise foi. En effet, la Cei n’a aucune attribution en matière de sécurisation des électeurs et des candidats. Les forces de l’ordre lui sont mises à disposition par le gouvernement à qui elle en fait la demande. D’ailleurs, le travail accompli par la commission électorale a été reconnu par  les autorités ivoiriennes et la communauté internationale, et l’expertise de Youssouf Bakayoko et son équipe a souventes fois été sollicitée sur le continent. C’est pour cela que le débat sur sa « recomposition profonde » dénote de l’incompréhension de la décision de la Cour africaine des droits de l’Homme et des peuples par certains acteurs politiques. Selon le responsable de la jeunesse du Rhdp, « cette cour parle tout simplement d’un ajustement, rien d’autre ». « Les élections ne se gagnent pas à la Cei. La garantie des élections est une question de bonne foi. Les élections se gagnent sur le terrain et non à la Cei », a déclaré Dah Sansan, dans une interview accordée à un confrère. Pour ceux qui militent pour la présence d’un membre de la société civile à la tête de la Cei, Doumbi Major leur fait remarquer qu’il y a « aujourd’hui, débat sur la neutralité de la société civile ». D’ailleurs comme le relève Alain Dogou, « le fait d’appartenir à une Organisation de la société civile ne garantit pas nécessairement votre honnêteté ou ne vous dispense de la malhonnêteté ». En plus, elles ne sont pas représentées dans toutes les régions du pays.

A. K.