Immigration irrégulière / L'horreur des prisons libyennes et des trafics d'êtres humains
Vivant dans une ville secondaire, un Camerounais veut retourner dans son pays mais a peur de tomber sur des trafiquants en se rendant à Tripoli, la Capitale.
En 2017, la chaîne américaine CNN a diffusé une enquête poignante mettant en lumière les situations d’esclavage auxquelles sont réduits de nombreux migrants qui transitent par la Libye pour gagner l’Italie, porte d’entrée en Europe. A l'époque, cette production avait provoqué un tollé mondial, au point où de nombreuses organisations de défense des droits de l'homme ainsi que le gouvernement libyen avaient promis des actions fortes pour annihiler ce phénomène qui nous rappelé des périodes sombres de l'histoire de l'humanité.
Malheureusement, 4 ans après, rien n’a vraiment changé. De nombreux migrants d'Afrique subsaharienne désireux de rejoindre l'occident, continuent de tomber entre les mains des trafiquants d'êtres humains. Enfermés dans des prisons sordides et insalubres, séquestrés comme du bétail en attendant d'être libérés contre une rançon, ou forcés à travailler pour des bouchées de pain, ces derniers vivent un calvaire innommable. Le site d'informations Infomigrants a récemment rencontré un jeune migrant camerounais qui est actuellement au cœur de cet enfer. Voici son témoignage publié sur ledit site d'informations, le mardi 22 juin 2021:
Je suis en Libye depuis un peu plus d'un an. Quelques semaines seulement après mon arrivée, j'ai tenté de traverser la mer Méditerranée. Mais j'ai été récupéré en mer par les garde-côtes libyens et envoyé dans une prison de Tripoli, gérée par les autorités.
J'y ai passé sept mois. Là-bas, la vie est trop dure. On ne mange qu'une seule fois par jour, vers 17h, et la nourriture est très restreinte : parfois on a des pâtes et un morceau de pain mais certains jours nous n'avons droit qu'à des gâteaux.
L'accès à l'eau est aussi problématique : lorsque j'étais enfermé, nous étions plus de 100 personnes dans la prison, or les gardiens nous donnaient 14 litres d'eau par jour. Nous devions donc tous nous partager ces 14 litres d'eau quotidiens. On était obligés de se battre pour réussir à avoir un petit gobelet. Il fallait s'imposer.
"En prison, des migrants meurent régulièrement"
Dans l'enceinte de l'établissement, il n'y avait qu'un seul téléphone. Les gardes nous le donnaient pour appeler nos familles afin qu'elles envoient de l'argent pour notre libération - environ 600 000 francs CFA [soit un peu plus de 900 euros, ndlr]. J'ai dû attendre plusieurs jours avant de contacter ma famille et leur dire que j'étais en vie, que je n'avais pas eu d'accident en mer.
En prison, les migrants sont frappés tous les jours par les gardiens, pour tout et n'importe quoi. Des gens meurent régulièrement à l'intérieur à cause des violences, mais aussi de faim, de soif ou de tristesse. On ne sait pas où sont emmenés les corps.
Au bout de sept mois, ma famille a réussi à réunir assez d'argent et j'ai été libéré. Mais à ma sortie de prison, j'ai été laissé dans la nature. Des Libyens sont venus me chercher, je ne savais pas qui ils étaient. Ils m'ont dit qu'ils allaient me faire traverser la Méditerranée.
J'ai compris plus tard que c'était des 'Asma boy' [du nom de ces trafiquants qui attirent les migrants d’Afrique subsaharienne en criant 'Asma, asma', ('Écoute, écoute') avant de les rançonner, ndlr].
"J'ai été torturé et ligoté"
Ils m'ont emmené dans une prison non-officielle de Sabratha [ville côtière à l'ouest de Tripoli connue pour être un lieu de départ des migrants qui tentent de traverser la Méditerranée pour rejoindre l'Europe, ndlr].
Là-bas, les conditions de vie sont encore pires que dans la prison de Tripoli. On est traités comme du bétail. Personnellement, j'ai été torturé, ligoté, fouetté, et pris en photo et en vidéo. Ensuite, ils les envoient à nos familles pour qu'elles paient une nouvelle fois notre libération.
Ceux qui n'ont pas d'argent sont tués. Deux personnes sont mortes pendant ma détention, qui a duré trois mois et demi.
En Libye, quand tu as de l'argent, les trafiquants sont de ton côté, sinon tu n'es rien. Depuis que je suis dans ce pays, j'ai passé plus de temps en prison qu'en liberté.
En ce moment, je travaille sur un chantier de Zaouia [ville proche de Sabratha, ndlr], je fais de la maçonnerie 10 heures par jour pour un salaire d'environ 25 dinars libyens par jour [moins de 5 euros, ndlr]. Le soir, je dors avec mes collègues dans des maisons abandonnées du coin.
Je veux rentrer au Cameroun. Mais ici, à Zaouia, il n'y a pas d'ONG pour m'aider. Pour voir l'OIM et obtenir un retour volontaire je dois aller à Tripoli. Mais j'ai trop peur de monter dans la voiture d'un inconnu et être une nouvelle fois enlevé par des 'Asma boys'. Ma famille va m'envoyer de l'argent pour payer des passeurs, dans le sens inverse cette fois, pour rejoindre le Cameroun."
Avec infomigrant





