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Daouda El Hadj Adam est un expert en matière de lutte contre les maladies respiratoires causées par des fléaux tels que le tabagisme et l’alcoolisme. De passage à Abidjan dans le cadre d’un atelier de formation de journalistes spécialisés dans la lutte contre le tabagisme, il nous a accordé un entretien dans lequel il interpelle la population dans toute sa composante sur les conséquences désastreuses du tabac dans la société. 

 

Vous êtes à Abidjan dans le cadre d’un atelier de formation organisé pour un plaidoyer médiatique sur le tabagisme. Que doit-on retenir de votre communication  à ce cadre de réflexion et d’échanges ?

L’objectif de cette formation est de donner un certain nombre d’outils aux journalistes, qui sont des communicateurs et partenaires des ONG et des gouvernements, afin d’intensifier et soutenir les efforts du ministère de la Santé et de la société civile pour promouvoir la mise en œuvrede la convention cadre de l’OMS sur la lutte anti-tabac, et plus précisément à moyen terme, l’adoption du projet de loi anti-tabac, qui traine dans les bureaux du gouvernement. Alors que le tabac est un des produits qui a des effets néfastes tant sur le plan sanitaire, environnemental, social, économique, et qui nuit au développement du pays.Force est malheureusement de constater qu’après pratiquement trois ans,ce projet de loi traine.Et cela constitue un frein au développement dans un pays aussi important de la sous-région comme la Côte d’Ivoire. Nous pensons qu’il est important que toutes les forces vives de la nation, telles que les communicateurs, les ONG et tous les citoyens se mobilisent pour pousser les autorités à aller jusqu’au bout de leur engagement contre le tabagisme, en adoptant enfin cette loi pour protéger les populations.

 

Mais concrètement, qu’est-ce qui explique  ce retard dans l’adoption de cette loi ?

Partant de l’expérience que nous avons dans les différents pays que nous sillonnons et même au niveau mondial, nous savons très bien que l’adoption des lois anti-tabac conformes à la conventioncadrede l’OMSsur la lutte anti-tabacest toujours confrontée à l’opposition des compagnies de tabac. C’est une question d’intérêts de leur part. La  convention va à l’encontre de leur business et ces industriels se mobilisent par tous les moyens pour retarder l’adoption d’une loi ou faire en sorte que les lois qui sont adoptées soient des lois non conformes aux exigences de la convention cadre. C’est-à-dire  des lois qui sont amputées de certaines dispositions importantes de la convention cadre, telles que les implications sanitaires, la fiscalité, les aspects qui régissent les relations entre les industriels du tabac et le gouvernement, les images sur les paquets de cigarette, etc. Il y a certaines actions souterraines d’industriels qu’on voit. On a vu l’année dernière une situation où des industriels de tabac ont financé un atelier de formation des députés. Quand on sait que la loi après son adoption par les gouvernements est envoyée devant les députés pour être examinée et votée. Et la finalité de ce genre d’initiatives est bien évidemment de manipuler les députés en leur donnant leur point de vue sur un projet de loi contre le tabagisme et influencer les décisions du législateur. Il y a eu aussi à Grand Bassam, une action de journalistes financée par des industriels du tabac. Au-delà de ces manœuvres, il y a d’autres contacts d’industriels de tabac dans des milieux pour faire du lobby.  En tout cas, en ce qui nous concerne, en tant qu’experts de la lutte anti-tabac au niveau mondial et panafricain,  nous sommes sûrs et certains qu’il y a la main des industriels du tabac derrière le processus qui bloque l’adoption de cette loi.

 

Quelle est la situation du tabagisme aujourd’hui en Afrique ?

C’est vrai que pendant longtemps on a dit que le taux de prévalence demeure relativement faible, mais les informations récentes qui sont publiées montrent que dans les autres continents, il y a avec les efforts conjugués des acteurs de la lutte anti-tabac, une régression de la prévalence dans certains pays. Beaucoup d’efforts ont été faits, mais malheureusement en Afrique, le taux de prévalence continue de grimper. Donc, il y a à ce niveau une préoccupation majeure.  C’est pourquoi nous interpellons tant que faire se peut, toutes les instances concernées par cette lutte. Je veux parler de l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS), des gouvernements, etc. de s’impliquer à différents niveau et d’agir dès maintenant avant qu’il ne soit tard. Parce que maintenant la situation est maitrisable. La mise en œuvre de cette convention ne nécessite pas beaucoup d’argent. Il suffit d’un peu de volonté pour la mettre en œuvre et un peu de moyens pour son application. Et c’est l’occasion pour nous d’attirer l’attention des pouvoirs publics, afin de mener cette action au niveau régional et sous régional, de sorte que dans tous nos pays, l’interdiction de fumer dans les lieux publics soit effective et que les taxes sur la cigarette soient augmentées. Tout cela,pour que la que la mise en œuvre de la convention soit une réalité.

 

Le tabagisme provoque 6 millions de décès par an, dont 600 000 non-fumeurs. Est-ce qu’on peut dire que le tabagisme constitue une menace de mort qui plane sur toute la population ?

La menace est effectivement là, parce que le tabagisme tue plus que beaucoup de maladies et des pathologies que nous connaissons. Voyez-vous-même les chiffres. Quelles est ce produit qui tue tant de personnes dans l’année : 6 millions de personnes.On ne tient même pas compte de ceux qui souffrent des conséquences néfastes de ce phénomène, qui sont malades de cette épidémie, qu’on achète avec ses propres ressources. Ailleurs on évoque autant de morts quand il y a une catastrophe  humanitaire par exemple. Mais dans le cas du tabagisme, on achète la mort, du fait d’une industrie qui ne pense qu’à ses intérêts, qui continue à vendre la mort en manipulant les fumeurs pour la commercialisation de ses produits. C’est une situation préoccupante. Il faut agir. Il s’agit d’un problème crucial, il ne faut pas attendre que nous soyons dans une situation alarmante comme celle du SIDA pour que plusieurs fonds se mobilisent pour chercher à éradiquer le mal. Il faut agir maintenant en mettant l’accent sur la prévention. L’Afrique doit revoir sa politique de développement en mettant l’accent sur la prévention des maladies. Mieux vaut prévenir que guérir. Evitons les erreurs des autres régions du monde qui ont laissé faire, en laissant les pandémies s’installer avant d’agir.

 

Quelles sont les conséquences du tabagisme sur la société dans tous les secteurs d’activité ? 

Les conséquences sont énormes. Sur le plan sanitaire il est reconnu que le tabac est à l’origine de plus de 25 pathologies qui sont connues. On sait aussi que le tabac est le facteur de risque des 6 maladies les plus importantes dans le monde. Il y a aussi les conséquences économiques liées à ce que perd l’Etat lorsqu’on fait la balance entre le peu d’argent que l’Etats gagne avec le faible niveau de taxation des industries de tabac et les fonds engloutis dans nos systèmes sanitaires pour soigner les maladies provoquées par le tabac dans nos hôpitaux, on se rend compte que l’Etat ne gagne pas en valeur ajoutée . Il y a aussi le fait que le tabagisme appauvrit les fumeurs. La plupart des fumeurs sont des gens qui ont des revenus très faibles. A force de consacrer une bonne partie de leurs revenus dans la consommation du tabac, les fumeurs ont toujours des difficultés financières.  Vous avez un pauvre type qui a un revenu mensuel de 50 000 à 60 000 F CFA et consacre 15 000 F CFA au tabac. Alors qu’avec ces 15 000 il aurait pu acheter du riz, d’autres médicaments pour ses enfants ou faire bien d’autres importantes. Malheureusement il consacre tout cet argent à sa cigarette. Donc du point de vue microéconomique comme macroéconomique, le tabac est néfaste à un pays, et donc pour toute la population.  En occident, vous avez des taux de taxation des industriels de tabac allant de 60 à 70%. Alors dans nos pays africains, on nous parle de 20% de taux de taxation. C’est insignifiant. Ce qui fait que la cigarette est à la portée de tous, puisque les paquets coûtent 500 F CFA.

 

Mais selon vous, pourquoi nos dirigeants africains ne font pas comme les dirigeants des pays occidentaux et se contentent de niveaux de taxation aussi bas ?

Vous savez les industriels du tabac sont très puissants et futés.  Ils manipulent nos dirigeants à travers une forme de chantage qui les met dans l’embarras. Et ils le font à travers des propos du genre, « il y a trop de contrebandes, si vous augmentez les taxes vous allez tuer les entreprises de l’industrie du tabagisme, et c’est plusieurs emplois qui vont disparaître ». Alors qu’ils sont eux-mêmes derrière la contrebande. Ce sont eux-mêmes qui font entrer sur le marché les produits contrefaits.  Il faut que nos Etats comprennent et ouvrent les yeux, afin de réfléchir longuement sur la situation, et prendre les décisions qui s’imposent. Parce que nous ne cesserons jamais de le dire, plus on augmente les taxes sur les produits des industriels du tabac, plus on est sûr d’avoir un impact positif sur la lutte anti-tabac, et donc sur les non-fumeurs, notamment les jeunes. Cela dit, en procédant de la sorte, l’Etat a à la fois des résultats probants sur la lutte, et gagne assez d’argent pour financer d’autres programmes de santé pour le bien-être des populations.

Du point de vue environnemental, on a d’énormes conséquences dans les pays producteurs de tabac, comme la Tanzanie.  On assiste à la déforestation pour la culture du tabac.

Réalisé par Abou Adams