Présidentielle en Côte d’Ivoire / Abbé Basile Diané : « Le démon est encore en train de posséder certaines personnes »
Il ne supporte pas le mensonge, le non respect de la parole donnée. Face aux nombreux rétropédalages du président Alassane Ouattara dans le respect de la constitution ivoirienne, le père Basile Diané, chef de la paroisse de Moosou, fait partie de ceux qui jugent sa candidature « non nécessaire » parce que porteuse de trouble dans le pays. L’homme de Dieu, contrairement à plusieurs guides religieux qui se terrent dans la peur et la couardise, refuse de se taire devant le danger qui a fait déjà près d’une trentaine de morts. Cet ancien directeur de Radio espoir emboîte le pas à son chef, le Cardinal Jean-Pierre Kutwa et prévient, avertit et interpelle les acteurs politiques sur leur responsabilité historique devant le peuple ivoirien.
On constate que depuis quelques jours, vous avez décidé de briser le mur de silence, face à la situation socio-politique qui prévaut en ce moment. Qu’est-ce qui justifie cette posture de votre part ?
Avant de répondre à votre question, permettez-moi de préciser que je n’ai aucune ambition politique. Je n’ai non plus aucun intérêt mercantile. Autrement dit, ce n’est pas pour de l’argent d’un leader politique que je décide de parler. Non ! Je ne suis motivé que par la vérité. Et, je pense que c’est ma formation de journaliste qui me fatigue un peu. Parce qu’en tant que journaliste, notre formation nous oblige parfois à rechercher la vérité, à rechercher l’information vraie et juste. Peut-être que par rapport aux autres, c’est ce qui fait que je me sens obligé de parler. Parce que quand je vois les réalités du moment que nous vivons, je suis obligé d’intervenir, au nom de la vérité, au nom de ma formation de journaliste et de ma formation religieuse au cours de laquelle on nous a appris à dire la vérité, à lutter pour la vérité et la justice. Tout ça, l’un dans l’autre, m’oblige à prendre la parole. En outre, je le dis souvent, j’ai eu la grâce de vivre pendant un certain temps en Europe. Quand je vois le niveau de développement de l’Europe, quand je vois leur niveau de démocratie, ce qui se fait en matière de liberté, de droits de l’homme, je me dis qu’il y a quelque chose à partager avec l’Afrique ; il y a quelque chose à partager avec nos dirigeants politiques actuels et à venir. C’est vrai, quand j’interviens, aujourd’hui, beaucoup me tancent, beaucoup me persécutent. Mais comme je le dis souvent à certains amis, ce que je dis, c’est avec mon cœur que je le fais ; je le fais au nom de la vérité, avec le désir de contribuer à construire une nation à l’image de ce que j’ai vu ou vécu en Europe. J’ai passé près de dix ans en Europe mais, dans aucun pays européen, je n’ai vu qu’on a mis un professeur en prison, je n’ai jamais vu un syndicaliste en prison. Pourquoi ne pourrions-nous pas faire cela en Afrique ? Je n’ai jamais vu un Belge être contraint à l’exil en Côte d’Ivoire ou dans n’importe quel autre pays africain. Mais pourquoi c’est toujours nous qui avons des compatriotes qui sont contraints de s’exiler ? Ça pose problème. C’est avec le cœur que je parle.
Récemment, on a vu des cadres du Rhdp, notamment des membres du gouvernement faire irruption à la cathédrale Saint Paul du Plateau pour répondre au Cardinal Kutwa qui, comme vous, a décidé de donner de la voix. N’avez-vous pas peur qu’un jour ou l’autre, le ministre Adjoumani débarque dans votre paroisse pour vous apporter la réplique ?
Je n’ai pas de problème avec des gens qui pourraient me menacer ou m’insulter. J’ai un souci avec la vérité. J’ai un souci avec ce qui est juste et vrai. La vérité aujourd’hui en Côte d’Ivoire, et ça, le Cardinal l’a dit, la candidature du Président Alassane Ouattara pose problème. Ça, c’est la vérité. Si on peut résoudre ce problème. Il y a nécessité qu'on puisse s’asseoir et discuter. Quand je vois la validation des candidatures, surtout la validation de la candidature du Président Alassane Ouattara… Je suis prêtre, j’écoute beaucoup de personnes et, je prends chaque fois le temps de demander l’avis d’experts pour m’éclairer sur le débat autour de la Constitution. Je leur demande, en toute impartialité de me dire si oui ou non le Président Alassane Ouattara est éligible à un 3e mandat. A l’unanimité, mes interlocuteurs m’ont dit qu’il n’est pas éligible. C’est donc cela la vérité. Dans ces conditions, pourquoi vouloir forcer le droit ? Pourquoi vouloir mentir ? Je pense qu’il faut dire le droit, surtout qu’on a tous entendu à ce propos ce qu’ont, en son temps, dit le ministre de la Justice, le ministre Abinan, le professeur Ouraga Obou… Techniquement, qu’est-ce qui a changé pour que la candidature du chef de l’Etat devienne recevable aujourd’hui ? C’est ce mensonge-là qui me fatigue. Cela dit, je n’ai pas peur de ceux qui m’insultent, m’attaquent…
N’êtes-vous pas en train de faire de la politique en prenant part à un tel débat ?
Non, ce n’est pas faire de la politique que de dire cela. Je ne fais que dire la vérité que m’oblige à dire ma qualité de religieux. Parce que, justement, ce que nous voulons éviter, ce sont les guerres et les palabres. Mais, quand le droit n’est pas dit, quand la justice est piétinée, cela entraîne les palabres. Voyez-vous, j’étais ici en 2010-2011. Quand je me rappelle ce que nous avons pris ici comme risque… Je ne veux pas dévoiler des secrets mais, je puis vous dire qu’on a eu à cacher des personnes, au risque de notre vie. C’est pourquoi je dis qu’il faut éviter certaines choses. Parce que quand ça dégénère, c’est forcément une catastrophe pour tout le monde. Ce que je veux qu’on évite à notre pays, c’est une catastrophe, une hécatombe.
C’est ce que vous voyez venir ?
Oui, c’est ce que je vois venir. Je prie pour qu’on évite ça parce que je refuse que les démons prennent le dessus. Savez-vous pourquoi je mets en doute la décision rendue le 14 septembre par le Conseil constitutionnel ? En 2010, j’ai été ahuri d’entendre le professeur Yao-N’dré dire : « nous avons été possédés par les démons ». Donc, des hommes de loi qui doivent dire le droit et la justice, peuvent être possédés par le démon. Je pense que, malheureusement, le démon est encore en train de posséder certaines personnes. Moi, mon rôle, c’est de pouvoir conjurer cela car, un prêtre voit loin. C’est donc cela mon rôle. La politique, ça ne m’intéresse pas. Ce que je veux, c’est que le peuple de Côte d’Ivoire puisse vivre comme le font les peuples que j’ai vu vivre en Europe où les gens ont le minimum. Quand ils sont malades, ils sont soignés convenablement. Mais, c’est grâce à la politique qu’on arrive à ça. C’est pourquoi je me définis comme un prêtre du développement. Mon problème, ce n’est une affaire de RDR, de FPI… Ce qui m’intéresse, c’est qu’il y ait des gens qui se préoccupent de l’être humain, des gens qui aiment l’Homme et qui sont capable d’impulser le développement. C’est d’ailleurs pourquoi je voudrais ici féliciter le Président Alassane Ouattara. Quand je suis revenu au pays après quelques années d’absence, j’ai constaté que le pays avait changé de visage ; le Président Alassane Ouattara a donc bien travaillé. Mais j’estime qu’après dix ans, il aurait pu mieux partir.
…Lui invoque un cas de force majeur…
Non, cela ne tient pas. Je pense qu’il aurait pu partir tranquillement. Car voyez-vous, je trouve malheureux que du fait de ce 3e mandat qu’il veut faire, des enfants en viennent à l’insulter, à lui manquer de respect. Ce n’est pas juste. Mais, c’est lui qui a un peu prêté le flanc. Je n’ai pas de problème avec son bilan, car comme je viens de le dire, il a bien travaillé. Mais, après dix, il devrait s’en aller. C’est cela mon combat. Ça va au-delà de la Côte d’Ivoire. C’est mon combat pour toute l’Afrique. Après dix ans au pouvoir, j’estime qu’il faut foutre le camp ; il faut partir et laisser la place à d’autres compétences.
Si vous étiez en face du Président Alassane Ouattara, que lui diriez-vous ?
J’étais d’ailleurs en train de préparer un texte pour m’adresser à lui. Je l’avoue, je suis malheureux pour lui car, constamment, il est obligé de se justifier. Cela veut dire qu’il y a quelque chose qui ne va pas.
Pensez-vous qu’il est pris en otage par les faucons de son camp ?
Sûrement. J’ai d’ailleurs aimé l’adresse d’un ami, Me Claver N’dri, à l’endroit de l’épouse du chef de l’Etat, qui est catholique, pour lui demander de parler encore à son mari. Je trouve cela juste, quand on voit ce qu’il se passe. J’ai bien le sentiment qu’il y a un malaise. Ce qui me fait surtout mal, c’est le fait que nos frères chrétiens et autres religieux, ne soient pas capables de dire cette vérité, de dire qu’il y a un malaise.
Ça vous chagrine tant que ça ?
Oui, le fait que tous les religieux ne puissent pas se mettre ensemble pour parler, me chagrine. Il n’y a que le Cardinal qui donne de la voix. Où se trouvent nos frères et sœurs musulmans et autres responsables islamiques qui, en 2010, ne rataient aucune occasion pour donner de la voix ? Où se trouvent aussi les évangéliques ? Pourquoi ne parlent-ils pas face à cette situation malheureuse que nous sommes en train de vivre ? Je ne comprends pas.
Dans ces conditions-là, ne craignez-vous pas de prêcher dans le désert ?
Oui, mais, je continuerai de prêcher, jusqu’à ce que je trouve des oreilles réceptives. Cela dit, pour en revenir à une question posée plus haut, si j’avais en face de moi le Président Alassane Ouattara, je lui demanderais de trouver la parade pour soustraire sa candidature du processus électoral. Certes, cela paraît tard, notamment après sa validation par le Conseil constitutionnel mais je pense qu’il peut trouver les artifices nécessaires pour opérer ce retrait. A défaut, et c’est le minimum qu’il puisse faire, c’est de faire asseoir autour d’une table de discussion, tous ses rivaux, tous ceux qui se sont déclarés candidats pour dialoguer avec eux, de sorte à partir sur des bases consensuelles pour des élections apaisées. Voyez-vous, tout prêtre que je suis, je suis un grand supporter de l’Asec. Je n’ai peut-être pas de carte de supporter mais j’aime vraiment ce club. Tout prêtre que je suis, si vous me demandez d’arbitrer un match Asec-Africa, il y a de fortes chances que je prenne parti pour l’Asec. Par contre, si c’est une confrontation entre deux équipes venant, l’une de Bonoua et l’autre d’Adzopé, par exemple, mon impartialité ne souffrirait pas dans la mesure où je n’ai aucun intérêt dans cette partie de foot. Ceci pour vous dire que pour aller à une élection de la dimension de celle qui nous attend, il faut une base consensuelle. Car, un camp ne peut pas dicter les règles du jeu à un autre et espérer avoir une élection transparente. Si en 2010, les gens du Conseil constitutionnel sont venus nous expliquer qu’ils ont été possédés par le démon, qu’est-ce qui nous prouve que demain, ceux qui sont là, ne viendront pas dire la même chose quand il y aura du grabuge ?
Voulez-vous dire que ni la CEI, ni le Conseil constitutionnel ne sont impartiaux dans ce processus électoral ?
Oui, cela saute aux yeux, c’est manifeste. C’est pourquoi je lance un appel à tous ceux qui aiment la Côte d’Ivoire afin qu’ils s’impliquent dans la résolution de ce problème. Selon moi, les Ivoiriens n’ont pas de problème avec le Président Alassane Ouattara. C’est plutôt sa candidature, ou, disons, son inéligibilité qui pose problème. Ce n’est même pas une affaire de 2e ou 3e mandat. Il y a simplement qu’après deux mandats, il faut s’en aller.
Les partisans de Ouattara pourraient vous rétorquer que la chancelière Merkel et le Président Poutine sont au pouvoir depuis près de 15 ans…
Nous, nous sommes en Afrique. Et moi, je pense surtout que la Côte d’Ivoire a besoin de sang neuf et d’une nouvelle vision. Le pays a besoin de nouveaux automatismes.
Pensez-vous qu’il y a des personnalités qui incarnent cette alternance que vous appelez de tous vos vœux ?
Le plus important selon moi, c’est qu’il y ait changement. Car tout changement peut avoir un côté positif. Souvenez-vous qu’en 2010, certains avaient des appréhensions, se demandant ce que le Président Alassane Ouattara pouvait nous apporter. Le résultat est pourtant là, il y a eu quelques acquis. Même s’il y a beaucoup à redire au niveau de l’enracinement de la démocratie et des libertés publiques, je pense qu’au niveau des infrastructures, il y a quelques acquis. Et pour ça, je pense qu’on peut le féliciter pour le travail abattu. Mais dans le principe, je persiste et je signe, après dix ans à la tête du pays, il faut être en mesure de passer la main.
Militeriez-vous pour une intervention de la communauté internationale comme cela s’est passé en 2010 ?
Cela s’impose. Car, aujourd’hui, on peut même faire le forcing pour aller aux élections et voir le Président Ouattara remporter le scrutin. Cela règlera-t-il pour autant le problème ? Que deviendrait la Côte d’Ivoire après un tel scrutin ? C’est sûr, on va encore vivre des périodes de tension, avec tout ce que cela comporte comme blocages et, pourquoi pas, peut-être un coup d’Etat ou une autre rébellion. Depuis plusieurs semaines, nous ne vivons que sous tension. Je suis en contact permanent avec le peuple et, j’entends, je sens cela. Le sentiment le mieux partagé en ce moment, c’est que chacun attend que quelqu’un vienne délivrer la Côte d’Ivoire. Je suis un responsable de paroisse. Et, en cette qualité, je conduis des projets qu’on a au niveau de l’église. Chaque fois que je vais rencontrer des banquiers pour ces projets, ils me disent qu’avec la situation, on ne sait pas, donc il vaut mieux être prudent. Pensez-vous qu’on peut vivre dans une telle atmosphère ? C’est ce qui a motivé la sortie des évêques qui ont demandé qu’on ait des élections transparentes, justes. C’est possible. C’est pourquoi je dis souvent à mes proches que l’un des postes où je me sens les capacités de servir la Côte d’Ivoire actuellement, c’est à la CEI. En Belgique où j’ai vécu pendant ces dernières années, j’ai fait l’effort de participer à une ou deux élections et j’ai vu comment cela se passe là-bas.
Autrement, vous accepteriez d’être le président de la CEI ?
Oui, je dirais même que je revendique le poste. Et avec moi, on aura des élections transparentes. Ce qui me fait sourire souvent, c’est de voir qu’on vient prendre les experts électoraux dont le pays regorge, pour aller organiser des scrutins dans d’autres pays où les choses se passent très bien. Pourquoi ne pourrions-nous pas recourir à ces compétences pour organiser des élections transparentes ici ?
N’est-ce pas parce qu’ici, ces experts dont vous parlez sont eux aussi marqués politiquement ?
C’est sans doute cela. Et ça me laisse penser que le diable doit être vraiment fort. C’est malheureux de le dire mais c’est le triste constat. Ils sont peut-être marqués politiquement, comme vous le dites, ou bien ils ont peur de perdre leur poste… Je ne sais pas. On peut y arriver, pourvu simplement qu’on accepte de dire la vérité, de sorte que ce soit le vainqueur qu’on proclame en tant que tel. Voyez-vous, la présidentielle en RDC, ce n’est pas le vrai vainqueur qui a été déclaré élu. Les résultats en possession de l’église catholique qui a suivi le vote, ne sont pas ceux qui ont été proclamés par la commission en charge de l’organisation des élections. C’est vous dire combien de fois les gens sont capables au sein des commissions électorales de manipuler les résultats. C’est dramatique. Mais moi prêtre, au nom de la vérité que je défends, je ne peux jamais tripatouiller les résultats d’une élection.
Il est vrai que vous exprimez votre propre amertume mais en tant que prêtre, que dites-vous à vos fidèles qui viennent vous voir pour vous confier leurs angoisses ?
Ce que je demande le plus souvent aux chrétiens que je rencontre, c’est d’être capables de dire la vérité, quel que soit ce que cela peut leur coûter. Je leur dis aussi d’aimer leur peuple parce que, voyez-vous, il se trouve des gens qui, rien que pour le petit bifteck qu’on leur donne, sont capables de passer outre le sort du peuple.
Pour vous, au nom de la vérité, les gens devraient se désolidariser du camp présidentiel en démissionnant, notamment comme Kablan Duncan ou Amon-Tanoh ?
C’est un début mais, je pense que de nombreuses personnes gagneraient à démissionner présentement, pour vraiment marquer leur désapprobation face à ce qu’il se passe. Car, manifestement, ils ne doivent pas se sentir à l’aise face à cette situation. S’ils ne se bougent pas encore, c’est qu’ils doivent certainement être coincés par des problèmes d’argent… Ce que je dis souvent à mes fidèles, c’est que chacun de nous a certainement une connaissance au gouvernement. Il y en a même qui connaissent le Président Alassane Ouattara. Ils doivent être capables de leur dire la vérité. Ce que je leur dis aussi, c’est de prier. Oui, nous devons prier. J’ai rappelé tout à l’heure ce diable qui aurait possédé certains à un moment donné. Je pense qu’en ce moment, il y a encore un esprit démoniaque qui fait que le pays est en train de basculer. C’est vrai, en tant que religieux, je prie pour que ce basculement ne survienne pas mais, Dieu ne peut pas nous sauver si nous ne nous bougeons pas. Il faut donc que chacun s’implique et, cette implication passe par la vérité. Il faut d’abord reconnaître qu’il y a problème. Et, après avoir reconnu qu’il y a problème, il faut trouver les voies et moyens de le régler. Et pour le régler, il faut s’asseoir et discuter. Moi, je suis surpris de constater que dix ans durant, le Président Alassane Ouattara, l’opposant d’hier qui a reproché beaucoup de choses au Président Laurent Gbagbo, n’ait pas été capable de s’asseoir un jour avec tous ses opposants, pour parler de la Côte d’Ivoire. En France, c’est bien souvent que les Présidents français le font. Tant que cela s’avère nécessaire, le Président Macron reçoit ses opposants pour parler de la France. Si eux le font, pourquoi pas nous ? Ce ne sont pas des extra-terrestres. Dans la commune où je résidais, le maire est allé à une compétition avec l’un de ses conseillers. Après l’élection, les deux se sont présentés à une messe et après, je les ai reçus tous les deux et nous avons échangé. C’était si intéressant que je me suis demandé si je rêvais. C’est vous dire que c’est possible, parce qu’après tout, des opposants ne sont pas des ennemis. Si tant est-il que nous avons tous l’amour de la Côte d’Ivoire, pourquoi ne pourrions-nous pas nous asseoir autour de la même table pour évoquer l’avenir du pays ensemble ?
Le 24 septembre derniers, des partisans de Guillaume Soro, détenus depuis 9 mois, ont bénéficié de remise en liberté. Pensez-vous que c’est un bon signe à près d’un mois de la prochaine élection présidentielle ?
Voyez-vous, j’ai fait l’apostolat en prison. Je partais voir les prisonniers à la Maca. De ce que je voyais là-bas, j’en suis arrivé à l’idée que la prison n’est pas un lieu où il faut garder des gens sans les juger. Si on doit les y conduire, il faut qu’ils aient été au préalable jugés, dans la plus grande équité. Pour revenir à votre question, quand je regarde ce qu’il se passe, je me dis qu’on aurait pu éviter cela. C’est d’ailleurs pour cela que de mon point de vue, les instances internationales se montrent souvent critiques, relativement à notre justice qui est équivoque. Selon moi, la prison ne devrait pas être utilisée comme un instrument de brimade. Ici, j’ai vu des professeurs d’université qu’on met en prison. En Europe, ce sont des choses inimaginables. Ici, pour un oui ou un non, on jette des députés en prison. Je pense qu’on devrait mettre fin à ça. Ce n’est pas normal. C’est pourquoi je demande d’ores et déjà pardon aux prochains dirigeants du pays, il faut éviter de mettre en prison des professeurs d’université, des députés… Je pense en ce moment à cette pauvre dame, Pulchérie Gbalet. Qu’a-t-elle fait de mal pour se retrouver en prison ? On me dira peut-être qu’elle a appelé à manifester. Mais n’est-il pas normal que les gens puissent exprimer leur opinion ? Si on estime qu’elle a commis une faute, on peut engager un procès, de sorte qu’elle n’ait à se retrouver en prison si et seulement si sa culpabilité venait à être prouvée. Au lieu de ça, dès qu’on te prend, on te jette à la Maca et, un bon matin, on te ressort de là. Pendant que j’étais en Europe, l’un de mes oncles s’est retrouvé ainsi un bon jour à la Maca, sans jugement. Et, après y avoir passé un an en détention, on l’a ressorti de la Maca, sans aucun procès. Jusqu’aujourd’hui, il ne sait pas ce qu’on lui reprochait. Il a appris çà et là qu’il était accusé de ceci ou cela, sans plus. L’Afrique devrait pouvoir sortir de ces schémas où la prison ne représente ni plus, ni moins que des lieux de torture. Je suis tellement ahuri par cette façon de faire que, lorsque j’étais en Europe, j’ai écrit un livre dans lequel, invoquant le seigneur : « délivre les miens du mal ». Car, j’estime que quelque chose ne va pas en Afrique. J’ai l’impression qu’on est possédé ; on dirait qu’un esprit mauvais nous possède. Aujourd’hui, je pense qu’on devrait être capables de ne plus mettre les gens en prison. C’est pareil lorsqu’il y a des manifestations. Le rôle des forces de l’ordre devrait être d’encadrer les manifestants. Ça aussi, c’est l’une des choses qui m’ont marqué durant mon séjour en Europe. Durant les 8 ans que j’ai passés là-bas, je n’ai enregistré qu’un seul mort lors d’une manifestation en France. Dieu seul sait pourtant combien de manifestations il y a par jour dans les pays européens. Pour un seul mort, là-bas, la société s’arrête, le pays tout entier s’arrête. Voyez-vous, dernièrement, en France, il y a eu une agression à l’arme blanche. Face à cette agression, le Premier ministre s’est déplacé en personne sur le lieu de l’incident. Chez nous, ici, on tue les gens presque tous les jours, inutilement, pour un oui ou un non et cela n’émeut personne. Récemment, un jeune est mort ici, simplement parce qu’il manifestait. On l’a enterré et la vie a poursuivi son cours normal comme si de rien n’était. J’avoue que cela m’a attristé. Il faut qu’on arrête de tuer les gens pour rien. Qu’on arrête de jeter les gens en prison pour rien. Mais tout cela passe par une nouvelle vision. C’est pour cela que j’en appelle à une mobilisation en faveur d’une alternance. Il faut qu’on voie autre chose ; il faut qu’on passe à autre chose.
Que répondez-vous à ceux qui n’ont de cesse d’accuser l’église catholique d’avoir en son temps laissé les bourreaux de Robert Guéi le conduire à la mort ?
C’est un mauvais procès. Voyez-vous, quand nous, prêtres catholiques parlons, il se trouve des gens pour critiquer. Pourtant, nous ne parlons pas au hasard. Dernièrement, quand il a fait sa sortie, ce n’est pas au hasard que le Cardinal a parlé. Certains disent qu’il aurait pu rencontrer le Président pour lui parler en privé. Mais, savez-vous combien de fois, quand nous cherchons à rencontrer ces personnalités, nous nous rendons compte que la porte nous est fermée ? Même quand nous passons par des personnes pour parler à ces autorités, c’est bien souvent la même chose. C’est vous dire que nous ne parlons pas au hasard. Parfois, nous faisons de la médiation souterraine. Dernièrement, quand le Nonce apostolique s’est rendu au Palais présidentiel pour le dévoilement du timbre commémoratif du 50e anniversaire des relations diplomatiques entre la Côte d’Ivoire et le Vatican, on a pu entendre quelques personnes dire que le représentant du Pape à Abidjan est allé valider la prochaine élection présidentielle. Non, c’est trop simpliste comme conclusion. L’église travaille, notamment à travers la diplomatie souterraine. L’église travaille à l’épanouissement des populations. Si moi je parle, c’est justement parce que notre formation nous pousse à aimer les gens. Tenez, par exemple, quand est survenue la pandémie de Covid 19, nous avons été l’une de rares paroisses à distribuer à manger à plus de 700 personnes, sur fonds propres. Cela est bien la preuve que l’église est sensible au sort des populations. Tout ce que les gens disent de l’église catholique n’est donc rien d’autre qu’un mauvais procès qu’on lui fait. Pour en revenir au cas du général Robert Guéi, je ne veux pas rentrer dans beaucoup de détails mais, voyez-vous, face à certaines situations, il y a des choses qui nous échappent parfois. Je ne fais aucun mystère là-dessus, il m’est arrivé de cacher des gens…
Dans votre paroisse ?
Quelque part. C’est vous dire que bien souvent, ceux qui font la grande gueule, c’est chez nous qu’ils viennent se réfugier quand la situation dégénère. Or, quand nous les cachons, nous prenons des risques. J’ai un ami prêtre qui a failli être abattu quand les gens ont fini par savoir qu’il a offert sa protection à une personnalité qui était recherchée. Il y en a un autre qui a failli là aussi se faire abattre, simplement parce qu’il avait accepté de garder les biens d’une personnalité qui fuyait le pays à l’époque. Quand les gens ont su qui gardait ses biens, mon ami a failli être buté. Il n’a eu la vie sauve qu’après avoir lâché du lest. C’est vous dire qu’il y a parfois des situations face auxquelles nous sommes impuissants. Imaginons que j’accepte de cacher quelqu’un. C’est avec mon petit physique que je le fais. Dans ces conditions-là, comment puis-je résister quand des gens aux trousses de cette personne débarquent par dizaine, armés de kalachnikovs, pour prendre celui que j’ai accepté de cacher ? Vous êtes forcément impuissant. C’est pourquoi je trouve que c’est malheureux que des gens portent de telles accusations à l’encontre de l’église. Ce que j’en déduis, c’est qu’ils ne connaissent pas le fonctionnement de l’église. Donc l’église n’est pas coupable dans le dossier de l’assassinat de Robert Guéi. Que les gens cherchent leurs coupables ailleurs car, nous, nous avons un devoir d’amour, jusqu’au sang. C’est pour cela que je dis que mes interventions s’inscrivent dans une démarche de vérité et de sauvegarde de la nation qui est en péril et ça, il faut que les gens le comprennent. Il est vrai que certains sont résignés mais, moi, j’ai du mal à me taire parce que j’en souffre.
Avez-vous un appel à lancer aux populations ?
Mon souhait, c’est que nous ayons une nation prospère et soudée. Mais, le constat est qu’aujourd’hui, les fondements de cette nation sont ébranlés et continuent de l’être. Celui qui peut nous aider à sortir de cette situation, c’est le Président Alassane Ouattara, s’il accepte de taire son égo et de nous écouter, nous autres religieux. Je lui demande surtout d’écouter son père spirituel, le Cardinal Kutwa. Je le supplie, qu’il parte avec un bon nom et qu’il ne se souille pas. Car, la tournure que sont en train de prendre les événements, ce n’est pas bon. On peut encore arrêter l’hécatombe.
Entretien réalisé à Grand-Bassam par M.D.





